L’échappée – Épisode 6 : La taverne

Image par ArtTower de Pixabay

Les épisodes précédents, c’est par ici :

– Épisode 1

– Épisode 2

– Épisode 3

– Épisode 4

– Épisode 5


Le chevalier s’éloignait, et elle essayait de reprendre ses esprits. Fallait-il suivre Perceval de Castellane, avec tous les risques que cela impliquait ? Etait-il si pacifique, ce mercenaire sans armoiries qui pouvait la percevoir ?

Zoé regarda en direction de la maison, puis celle du chevalier. Le choix fût vite fait.

− Attendez-moi !, s’écria-t-elle, par réflexe.

Elle n’obtint bien entendu aucune réponse : il ne pouvait l’entendre. Elle courut pour le rattraper. Le cheval avait repris sa marche tranquille, elle n’eut donc aucun mal à le rejoindre et à marcher à sa hauteur de long du sentier. Elle observa avec attention, malgré la luminosité déclinante, les armes et la tenue du chevalier, pour déceler d’éventuels erreurs que les archéologues et les historiens auraient pu faire. Mais elle ne répara rien d’anormal. Ils approchaient désormais de la ville.

− Forcalquier, grogna le chevalier. En six ans, tu as bien changé.

La cité était probablement la seule de toute la Provence orientée plein nord. Drôle d’idée, à vrai dire, que l’on expliquait mal. Mieux défendable, sans aucun doute. Le château avait été construit au sommet de la colline, solidement installé sur une roche calcaire d’où une source jaillissait. On disait que la ville ne manquerait jamais d’eau. Zoé et Perceval longèrent la cathédrale, dont deux façades prolongeaient les remparts. Des meurtrières y avaient été percées et donnaient au bâtiment un air singulier.

Zoé, voyant la grande porte approcher, s’inquiéta d’être repérée par les gardes. Elle leva le menton vers le chevalier, et s’écria :

− Hé ! Ho ! Vous m’entendez ?

Le chevalier ne répondit pas. Elle frappa dans ses mains, courut en avant du cheval, fit de grands gestes avec les bras : rien. Cela la rassura. Lorsqu’ils arrivèrent devant la grande porte, les deux gardes qui la surveillaient abaissèrent leurs lances. Le chevalier clama son nom, un nom que l’on connaissait ; malgré les défaites du Royaume de France, le chevalier noir avait fait parler de lui de par sa bravoure aux combats. En Provence, la guerre paraissait loin, mais les nouvelles des batailles traversaient les pays, au rythme des marchands et des colporteurs de nouvelles. Il n’eut donc pas de difficulté pour entrer dans la ville.

Les ruelles résonnaient étrangement vides. La place du marché, en cette fin de journée, s’était vidée. Sur une place du centre-ville, une taverne était encore ouverte. Les autres, pourtant réputées, semblaient abandonnées. Le chevalier descendit de sa monture et l’accrocha à un anneau fiché dans un mur. De la taverne provenaient des rires. Un jeune homme chaudement habillé sortit prestement et s’inclina devant Perceval. Celui-ci jeta un écu dans sa direction et demanda :

− Donne-lui à boire et de quoi manger.

− Monseigneur est trop bon.

Perceval de Castellane s’apprêtait à rentrer dans la taverne lorsqu’il se retourna.

− Qu’est devenue l’Auberge du Grand Rocher et la Taverne des Riants ? Dans mes souvenirs, elles faisaient salles combles jusqu’au petit matin.

− Monseigneur… Les tenanciers sont morts, emportés par le fléau. Comme bon nombre des braves habitants de cette ville.

− Je vois, marmonna le chevalier.

Il jeta une nouvelle pièce au jeune homme et pénétra dans la taverne. A l’intérieur, l’odeur de vin prenait à la gorge, mais la chaleur de l’âtre réchauffait les membres des voyageurs fourbus. Zoé le suivait à la trace, mais ne perdait pas une miette de ce qu’elle voyait, sentait, ou entendait. Elle n’entendait pas grand-chose, d’ailleurs, car dès que le chevalier entra dans la salle, un silence impressionné s’installa. Son allure, son armure, et son épée, étaient autant de signes qui montraient sa noblesse. Quant à la couleur noire qu’il affichait sur sa cape, elle venait tout droit des combats, à des centaines de lieues plus au nord ; c’était comme si la guerre venait d’entrer dans la pièce.

A cette époque, l’allure d’une personne faisait office de carte d’identité, et l’absence d’armoiries pour un noble en armes jurait. Les discussions avaient donc cessé. Les regards, tantôt inquisiteurs, tantôt embrumés par les vapeurs de mauvais vin, essayaient de percer le mystère que représentait le chevalier.

Celui-ci, faisant fi de toute convention, s’avança jusqu’au comptoir et commanda un pichet de vin. On le-lui servit sans trainer, et il en but une grande gorgée. Il alla ensuite s’assoir à une table dans un coin. Tout autour de lui, on chuchotait,. A sa droite, un homme aux larges épaules finit par le héler :

− Hé, messire, que venez-vous faire dans ce taudis ? Ne devriez-vous pas être parmi les vôtres, au château ?

Il n’y avait pas d’animosité dans son ton, seulement une vraie interrogation quant au statut du chevalier. Zoé s’approcha de l’homme qui avait parlé. Il portait la barbe longue et des vêtements en cuir. Perceval s’abstint de répondre et but une nouvelle gorgée. L’homme à la longue barbe vint s’assoir à la table du chevalier.

− Votre visage m’est familier. Vous voyagez sans armoiries, mais en armes. Votre nez, aquilin, votre carrure, et vos cheveux noirs, bouclés… Il ne manque, sur votre tenue, qu’un château doré sur fond rouge, et on jugerait que vous êtes un de Castellane.

Pour la première fois, Zoé vit le chevalier sourire. Il leva son pichet en direction de l’homme qui venait de s’inviter à sa table et répondit :

− Je vois que vous êtes un homme d’esprit. Je crains de ne pouvoir vous retourner la pareille…

− Oh, messire, je ne suis qu’un artisan, il est bien normal que vous ne me connaissiez pas. Je suis Claude Boutier.  Puis-je vous demander à quel de Castellane je m’adresse ?

− Perceval de Castellane.

Les chuchotements s’interrompirent. Un lourd silence s’empara de la salle. Dans tous les regards brillait un mélange de surprise et de fierté provençale. Le dénommé Claude Boutier accusa le coup, mais sa curiosité avait pris le dessus :

− P… Perceval de Castellane ?

− Lui-même.

− Je croyais que vous étiez en France pour guerroyer contre les anglais.

− J’en reviens, précisa le chevalier, et la guerre m’a épuisé. Les seigneurs français payent bien, mais c’est là leur seule qualité.

Prudent, Boutier haussa les épaules.

− Vous savez, les ressorts de la stratégie militaire m’échappent…

− Allons bon, il ne faut pas être un grand stratège pour comprendre qu’envoyer une charge de cavalerie sur ses propres archers ne permet pas de gagner bataille.

− Vous parlez de la bataille de Crécy ?

− Celle-là même.

Ils burent tous les deux d’un air entendu. Dans la taverne, tous étaient pendus aux lèvres du chevalier. Zoé consulta son téléphone portable : il ne lui restait que vingt minutes.

− Et bien, « Boutier »… « Boutier »… Vous êtes tonnelier j’imagine ?

− Tout à fait, répondit l’homme.

− Racontez-moi un peu : quelles sont les nouvelles du pays de Forcalquier ? Que s’est-il passé ces six dernières années ?

Le tonnelier jeta un regard à la ronde, mal à l’aise. Combien d’hommes innocents avait-on envoyé à la potence pour avoir parlé un peu trop vite dans une taverne un peu trop remplie ? Il choisit donc ses mots avec prudence :

− Jusqu’à cet hiver, nous n’avions pas à nous plaindre. Le seigneur qui règne au château est bon, et le Royaume de Naples auquel nous sommes rattachés nous laisse, somme toute, plutôt tranquilles. Certes, il ne reste que les anciens pour nous rappeler l’époque où les récoltes abondantes remplissaient les greniers. Aujourd’hui, le mauvais temps abîme même la vigne. Mais encore une fois, jusqu’à cet hiver nous ne nous plaignions pas trop, pas vrai ?

Toutes les têtes se hochèrent de concert. Zoé commençait à se sentir écœurée par l’odeur de vin.

− Non, reprit Boutier, ce qui nous a fait le plus mal… C’est lorsque le fléau a atteint notre belle ville. Il s’en est fallu de deux mois pour qu’il emporte avec lui bon nombre d’entre nous. Moi-même j’ai perdu deux de mes fils. Je remercie chaque jour le Seigneur de m’avoir laissé mes filles.

− C’est terrible, confirma Perceval. Le Malin s’est emparé du continent. Lorsque j’ai quitté le Nord, le mal atteignait tout juste les premiers villages.

− Nous ne savions que faire des corps, les prêtres qui les approchaient tombaient aussi malades.

− J’ai entendu dire qu’ils veulent construire un mur entre la Provence et la France !, s’écria une voix.

− C’est la faute des Sarrasins, messire ! Dieu nous punit car l’Andalousie est toujours sous leur joug !

− Les Juifs, messire ! Ce sont les Juifs !

Les accusations cessèrent subitement ; la salle semblait s’être accordée sur cette dernière explication. Elle venait d’un homme voûté qui se tenait dans un coin de la salle. Perceval de Castellane balaya d’un revers de la main :

− Foutaises.

− C’est vrai, reprit l’homme, ils empoisonnent les puits, c’est comme ça que nous tombons malades. Dieu sait quel est leur dessein !

« Dès le XVIe siècle », songea tristement Zoé. Elle avait oublié que c’était une terrible époque de persécution des juifs. Boutier se pencha vers Perceval et déclara, sur le ton de la confession :

− N’écoutez pas ces imbéciles. Ils inventeraient n’importe quoi pour s’accaparer les biens des autres.

Perceval soupira et s’adressa à la salle :

− Vous pensez tous que les juifs empoisonnent les puits ?

Un murmure d’approbation parcourut la taverne.

− Et aucun d’entre vous, bande d’idiots, ne s’est demandé pourquoi les juifs tombaient eux aussi malades ?

Un silence gêné accueillit ses propos. Tous baissèrent les yeux vers leurs pichets. L’home voûté ne se démonta pas et s’approcha de la table de Perceval.

− De toute façon, nous avons réglé le problème.

− Qu’avez-vous fait ?, s’enquit le chevalier.

− Volé, brûlé, tué, répondit Boutier avec amertume. Voilà ce qu’ils ont fait. Ces crétins ont même failli mettre le feu à la ville entière. Les quelques familles de juifs qui n’ont pas essayé de se défendre ont été chassées…

− Nous nous sommes défendus, messire !, protesta l’homme voûté. Le fléau a emporté beaucoup moins d’entre nous depuis que les juifs sont partis.

Perceval de Castellane se leva calmement, et foudroya l’homme du regard. Il le dominait d’une bonne tête.

− Vous êtes stupides, tous autant que vous êtes ! Le fléau tue, et vous, vous tuez encore ! Des innocents, bon sang, vous avez tué des innocents ! Je ne donne pas cher de vos âmes.

− Nous sommes dans notre droit ! Le pape…

− Le pape vient d’émettre une bulle pour protéger les juifs, répliqua Perceval. Trop tard, de toute évidence ! Ce mou de Clément VI aurait pu faire ça bien plus tôt. Mais vous n’aviez pas besoin d’attendre une bulle du pape pour vous abstenir, non ? Et qu’a fait le noble qui administre ces terres, pendant que vous trucidiez des habitants de sa ville ?  Qu’a fait l’évêque ?

La tension monta dans la pièce. Insulter le pape, à une poignée de lieues d’Avignon, était parfaitement téméraire. S’en prendre à la noblesse locale et à l’évêque, relevait du suicide. L’homme, toujours debout, s’approcha encore du chevalier, en signe de défi.

− Nous n’avons pas de leçon à recevoir d’un chevalier qui n’est plus rien.

Perceval jaugea un instant l’homme face à lui, puis d’un geste rapide, saisit le pichet de vin et lui écrasa sur le crâne. Zoé sursauta. Le pichet éclata sous le choc, et l’homme tomba au sol, assommé. Sans un mot, le chevalier déposa une pièce sur la table et sortit de la taverne, furibond. Zoé le suivit. A l’extérieur, le froid était mordant. La jeune archéologue jeta un œil à son téléphone. Dix minutes. Pour être à l’heure, il fallait qu’elle parte maintenant. Le chevalier avança doucement jusqu’au milieu de la place déserte, et leva le nez vers le ciel. Zoé piétina. Devait-elle partir maintenant ? Ses pensées se bousculaient. Julia avait été claire : il fallait être à l’heure, chaque minute comptait. A Paris, dans le présent, le temps jouait contre elle, et les militaires allaient s’emparer de la machine quantique. Mais elle sentait qu’elle pouvait en apprendre encore davantage. Dix minutes de plus ?

_____

Que faire ? Partir maintenant, et être à l’heure, ou rester encore un peu pour en apprendre davantage sur Perceval de Castellane et son univers ?

1- File, Zoé, ne joue pas avec le feu.

2- Reste un peu, Zoé, il te reste tant de choses à apprendre.

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