L’échappée – Épisode 3 – L’aube tarde à venir

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Les épisodes précédents, c’est par ici :

– Épisode 1

– Épisode 2


− Nous avons l’opportunité de trouver l’élément manquant de notre équation Zoé. Pas n’importe quelle équation : celle qui va nous permettre de reprendre en main notre avenir. De nous extirper du cycle des crises. De sortir à nouveau dans la rue. De nous échapper.

Elle avança en direction de la trappe.

− Es-tu des nôtres ?

Zoé se retint de se gratter nerveusement le visage. Elle n’avait qu’une envie, c’était de rentrer chez elle et de dormir. Sana descendait déjà les échelons de la trappe. La jeune archéologue bailla à nouveau. Elle songea qu’après tout, elle n’avait rien de prévu le lendemain, et qu’elle pourrait dormir un peu plus le matin et travailler un peu plus tard le soir. L’avantage du télétravail. Et puis elle avait vraiment envie d’en savoir plus sur le Lien. Zoé avait décidé d’y mettre un « L » majuscule. Il n’était pas question d’un « lien » ordinaire. On ne parlait pas d’un lien internet, d’un lien relationnel entre deux personnes, ou d’un simple lien logique entre cause et effet. On parlait du Lien, avec un grand L, entre tous les événements qui avaient jalonnés l’Histoire, un fil immense, insaisissable, jamais observé. Une corde sur laquelle nous pourrions tirer, d’une manière ou d’une autre, pour faire de demain un jour meilleur qu’hier et aujourd’hui.

Elle attrapa son thermos et rejoignit Sana à l’étage en dessous.

− Attends, je viens !

− Formidable !, s’exclama Sana avec satisfaction.

− Il faut juste que je passe prendre deux ou trois affaires chez moi.

Elles redescendirent les étages jusqu’au pallier de Zoé. Cette dernière pénétra dans son petit studio, ressortit son vieil Eastpak, puis s’interrompit brusquement.

− De quoi j’ai besoin ?

Sana haussa les épaules, ferma la porte derrière-elle et alla jeter un œil aux livres mal rangés qui penchaient sur une étagère.

− Bon, disons… Mon chargeur… Portefeuille… De quoi me couvrir… Eau, lunettes, gel hydroalcoolique… Quoi d’autre ?

− Ton matériel d’archéologue ?, suggéra Sana.

− Je n’ai pas de matériel d’archéologue. Si tu veux parler des outils, ils appartenaient à mon laboratoire de recherche quand j’étais doctorante. J’ai juste mon ordinateur. Oh et l’attestation pour se déplacer !

− Pas besoin.

− Quoi ? Comment ça « pas besoin » ?

− On se déplace dehors, de nuit, en plein couvre-feu. Tu te doutes bien que l’attestation « activité sportive » risque de laisser les policiers dubitatifs.

− Alors… Comment on…

− Comment on rejoint le labo ?, compléta Sana. D’abord, le labo n’est pas très loin : on l’a installé vers le canal de l’Ourcq. Et puis on va y aller d’une manière discrète et rapide…

Zoé se tourna vers elle, intriguée.

− A Velib !, s’exclama Sana en riant.

− Attends, tu proposes de rejoindre le laboratoire de nuit, à vélo, alors qu’il y a des patrouilles à tous les coins de rues et un virus qui se balade dans la nature ?

− Tu vois d’autre solution ?

− Ne pas sortir ?, s’esclaffa Zoé.

La professeure de programmation quantique leva les bras d’impatience.

− Et bien ne vient pas, alors, Zoé ! Je t’ai donné la chance de participer à un travail de recherche qui défie notre conception du monde, et qui pourrait résoudre toute la crise que nous traversons, et toi tu boudes parce qu’il faut donner trois coups de pédales ! Si je te dis que je m’occupe de la police et des militaires, ça te convient comme ça ?

Zoé enfila son sac à dos sur les épaules et se lava vigoureusement les mains dans l’évier.

− Tu as une dérogation particulière ?, s’enquit-elle.

− J’ai mieux, répondit Sana d’un air énigmatique en sortant de l’appartement.

− C’est quoi « mieux » ?, lança Zoé en baissant la voix pour ne pas réveiller les voisins. Hein ? Est-ce qu’on peut laisser tomber le côté mystérieux et se dire les choses clairement ? Allo ?

Sana dévalait déjà les marches pour sortir du bâtiment. Zoé allait la rejoindre, se ravisa, se précipita vers sa table de chevet, attrapa son passe pour les transports, et sortit en fermant délicatement la porte derrière elle. Sana l’attendait au pied de l’immeuble. Elles se dirigèrent vers la borne où les vélos en libre-service étaient attachés. Cette marche nocturne, au milieu d’une rue endormie, avait quelque chose de grisant. « Nous sommes complètement folles », se dit Zoé, « toute cette histoire n’a aucun sens ». Elle n’eut pas le temps de tergiverser davantage, sa comparse la pressa :

− Il faut qu’on se bouge.

La professeure jeta un œil à l’heure sur son téléphone et eu l’air préoccupée.

− Trois heures vingt-cinq. Si nous étions parties directement, nous serions déjà en route. Dépêchons nous.

Elles déverrouillèrent chacune un vélo, couvrirent les phares avec leurs écharpes, et s’élancèrent plein Est dans la nuit parisienne. Les boulevards silencieux, les ruelles désertes, les stations de métros éteintes, les rideaux baissés des commerces… On avait mis la vie sur pause et oublié de la relancer. Derrière les fenêtres, Zoé apercevait parfois un écran de télé ou une veilleuse allumée. Les gens étaient là, tout près. Séparés par des murs, mais si proches les uns des autres. Connectés, malgré eux, à des voisins à qui ils n’adressaient d’ordinaire pas la parole. En début de soirée, à la même heure, à la même minute, ils se levaient de leurs canapés comme un seul homme et une seule femme, ouvraient leurs fenêtres ; ils avançaient sur les balcons, les terrasses, se collaient aux rambardes, et les façades avaient soudain des dizaines et des dizaines de bras. Ils applaudissaient alors à tout rompre. Ils applaudissaient les autres, ceux qui étaient au front, mais ils s’applaudissaient aussi eux-mêmes, d’avoir tenu un jour de plus. Le silence se faisait petit, tout petit, il se blottissait dans un coin, cet être ridicule et sans substance. On arrachait une minute par jour au confinement et au désespoir. Tout en pédalant, Zoé songeait à cet instant singulier qu’elle attendait chaque soir avec impatience.

Sana freina brusquement devant elle. Ses freins firent un bruit atroce. Elles se trouvaient tout près du pont qui enjambait les voies ferrées, entre Marx Dormoy et le quartier des Flandres. Zoé s’arrêta à sa hauteur.

− C’est bien ce que je craignais, nous avons trop tardé. Une patrouille.

Zoé plissa les yeux et vit, de l’autre côté du pont, des phares avancer.

− Demi-tour, la pressa Zoé.

− Non, une autre nous barre la route derrière nous.

− Comment le sais…

− Pas le temps de t’expliquer, la coupa Sana.

La patrouille allait s’engager sur le pont et avançait à rythme soutenu. Sana se mit à fouiller fébrilement dans son sac à dos.

− Qu’est-ce que tu fais ?, s’agaça Zoé. Il faut qu’on file par une ruelle…

Elle tourna la tête à gauche et à droite, cherchant une rue où elles pourraient se réfugier. Mais contre toute attente, la patrouille cessa subitement d’avancer.

− Tiens ? Ils se sont arrêtés ?

− Oui, contournons le pont et faisons un détour par Stalingrad, proposa Sana en rangeant un objet dans son sac à dos.

Zoé fronça les sourcils. Elle regarda en direction du pont. Un léger bourdonnement faisait vibrer les lampes. La patrouille, de l’autre côté, n’avait toujours pas bougé. Qu’est-ce qui la retenait ainsi ? Pourquoi s’était-elle arrêtée subitement ? Peut-être la chance leur souriait-elle, après tout. D’un coup de pédale, Sana s’éloigna. Zoé s’empressa de la rattraper et elles poursuivirent leur trajet en direction du canal. Lorsqu’elles l’atteignirent, elles remontèrent jusqu’à un bâtiment qui évoquait une ancienne usine. Elles déposèrent leur vélo sur une borne et se dirigèrent vers le bâtiment.

− C’est une ancienne usine, expliqua Sana. Elle a servi un temps de hangar pour les bateaux de plaisance du canal. Une partie a été rachetée par une brasserie, et l’autre est restée officiellement à l’abandon. C’est là que se trouve notre labo. Le bruit de la brasserie couvre le nôtre.

Sana avança jusqu’à une porte latérale et fit glisser un passe électromagnétique dans une encoche. Un « bip » retentit et la porte s’ouvrit.

− Pourquoi vous cacher ?, demanda Zoé.

− Parce que nos travaux sont un peu trop… novateurs ! Très exploratoires en tout cas. Probablement questionnables sur certains aspects éthiques.

Elles avancèrent jusqu’à un escalier exigu qui les mena aux sous-sol.

− J’ai oublié de préciser que nous occupons la partie souterraine du bâtiment.

− C’est si secret que ça ?

Elles venaient d’arriver devant une nouvelle porte. Sana s’arrêta et se tourna vers Zoé.

− Tu n’as pas idée.

La professeure bipa à nouveau son badge, et elles pénétrèrent dans une salle à la luminosité très vive. La pièce, assez vaste, était remplie d’ordinateurs et de serveurs, et une multitude de câbles couraient au sol. Ils devaient se situer juste sous le niveau du canal, car une baie vitrée donnait directement sur les eaux vertes. Il régnait une chaleur étouffante malgré la climatisation. Une dizaine de programmeurs travaillaient en silence, casques aux oreilles.

− J’oubliais !, s’écria soudain Sana. Tu n’as pas eu de fièvre ou de toux ces derniers jours ?

− Non.

− Parfait, tu as du gel pour les mains à ta droite.

Zoé s’exécuta. Une agréable odeur de lasagnes flottait dans l’air ; une femme de petite taille à l’air boudeur passa avec une assiette tout droit sortie du micro-onde.

− Tiens !, s’exclama Sana. Voilà Julia, notre étudiante la plus prometteuse. Julia, je te présente Zoé. C’est elle qui va nous aider sur la connectivité historique.

Julia fit un signe de sa main libre et alla s’assoir derrière son écran d’ordinateur.

− Désolée, elle est un peu grincheuse quand elle n’a pas mangé.

Julia entama son énorme part de lasagne en pianotant d’une main. Sana fit signe à Zoé de la suivre. Elles s’installèrent à une table dans un coin de la salle qui servait de cuisine.

− Café ?, proposa Sana.

− J’ai eu ma dose, merci.

Un homme d’une cinquantaine d’années, aux tempes grisonnantes, fit son apparition.

− Ah, et voilà Olivier. Olivier, voici Zoé, notre archéologue.

− Bonsoir Zoé, je ne vous serre pas la main !, dit-il en souriant.

− Olivier porte le projet avec moi depuis plusieurs années, expliqua Sana. C’est notre pont avec le ministère. Sans lui, nous n’aurions jamais obtenu de financements.

L’homme s’installa sur une chaise, tasse de café en mains.

− Lui as-tu tout expliqué ?, s’enquit-il.

− Pas encore, mais elle a eu un bref aperçu de ce dont nous étions capables.

− Comment ça ?

− J’ai… j’ai été obligée de lancer un protocole DSTQ3.

Olivier soupira, irrité.

− Tu n’en fais qu’à ta tête, Sana. Tu sais qu’on va nous le reprocher.

− Je n’avais pas le choix. Une patrouille nous venait dessus.

Zoé se racla la gorge pour manifester sa présence. La professeure s’empourpra et s’excusa :

− Pardon Zoé.

− Qu’est-ce qu’un protocole DT3 ?, demanda Zoé.

− DSTQ3, répondit Olivier, signifie « Distanciation Spatiale et Temporelle Quantique ». Le 3, on l’a mis là, je ne sais pas trop pourquoi…

− C’est la version du protocole, compléta Sana. Le DSTQ3 est un modèle expérimental qui a fait ses preuves.

Elle sortit l’objet qu’elle avait manipulé dans son sac, un peu plus tôt. On aurait dit une calculatrice grossière. « Il ressemble aux premières GameBoy », songea Zoé avec amusement.

− Ce protocole est lancé par cet objet.

− Et à quoi ça sert, concrètement ?

Olivier et Sana échangèrent un regard. Sana hocha imperceptiblement la tête.

− Cet objet permet, d’une certaine manière, d’arrêter le temps.

Zoé les regarda tour à tour, en attendant que l’un d’entre eux éclate de rire et explique que c’était une blague, mais il n’en fût rien. Ils se contentèrent d’observer sa réaction, avec leurs yeux fatigués et leurs cernes creusés. Le type de regard d’un médecin qui a l’habitude d’annoncer des maladies, qui attend la réaction, et qui prépare son argumentation pour calmer les peurs et les inquiétudes. Zoé le comprit : ils étaient habitués à expliquer l’impossible. Ce fût cet air sur leurs visages qui la convainquit que ce qu’ils racontaient était vrai. Constatant son mutisme, Olivier reprit :

−  Enfin, « arrêter le temps » n’est pas tout à fait juste. Pour faire simple, on accélère notre vitesse individuelle, ce qui donne l’impression que les autres sont pratiquement à l’arrêt. Quand on utilise cet objet, tout un périmètre autour de nous se retrouve accéléré, à tel point que le reste du monde semble ne plus bouger.

Zoé resta silencieuse. Elle essayait de digérer l’information.

− Je t’ai parlé tout à l’heure du lien, rappela Sana. Le lien entre deux particules, par exemple. Et bien même sans avoir réussi à l’identifier clairement, il nous est possible de le couper. C’est simple, et ça désynchronise les deux éléments.

Elle prit une feuille de papier à sa portée, et la brandit en direction de Zoé.

− Le papier, c’est notre dimension temporelle ordinaire : notre monde, quoi. La patrouille, tout à l’heure, était sur cette dimension. Et nous…

Elle attrapa une paire de ciseaux et découpa un cercle en son centre. Elle brandit cette fois le petit cercle de papier.

− Nous, nous étions au milieu de ce cercle. Le protocole, ce sont les ciseaux. Comme tu peux le voir, j’ai désormais un cercle de papier dans une main, et le reste de ma feuille dans l’autre. Le cercle, c’est un rayon de dix mètres autour de l’espèce de calculatrice qui nous sert à lancer le protocole DSTQ3. Comme tu peux le voir, ils ne sont plus connectés.

Sana déposa la page sur la table, puis envoya le cercle découpé comme un frisbee.

− La page, notre monde, est immobile. Le cercle est en mouvement. Pour ceux qui sont dans le cercle, le temps semble normal. Pour ceux qui sont sur la page, le cercle a disparu à une vitesse formidable. Voilà comment on procède. J’ai activé le protocole – un coup de ciseau – puis je l’ai désactivé une fois que nous avons déposés nos vélos à l’extérieur de ce bâtiment.

Zoé recula sur sa chaise et passa la main dans ses cheveux. Il y a encore deux heures, elle dormait encore paisiblement dans son lit.

− Je… Je…, bredouilla-t-elle.

− Ce protocole pose des questions éthiques : qui a le droit de l’utiliser ? Quand ? Et a-t-il des effets secondaires ?

Olivier acquiesça, abondant dans son sens. Sana poursuivit :

− Mais il n’est qu’un minuscule aspect de nos recherches ! Nous pouvons aller bien plus loin en faisant l’inverse ! Au lieu de distancer : rapprocher, fusionner, intriquer. Nous n’en sommes pas vraiment capables, pour l’instant. Nous ne pouvons que constater qu’il existe des particules intriquées. Des particules à Hawaï peuvent être intriquées avec des particules du cinéma du coin. Mieux : nous avons découvert, il y a quelques temps, que cette intrication pouvait être… temporelle. Entre des particules passés et futures, par exemple.

− A partir de là, ajouta Olivier, nous avons développé des outils aux capacités…

− Qu’est-ce que vous attendez de moi ?, finit par lâcher abruptement Zoé.

A nouveau, Sana et Olivier échangèrent un regard, ce qui eut pour effet de profondément agacer Zoé. Sana toussota, mal à l’aise, et précisa :

− Et bien à nous aider à trouver le Lien entre les particules.

− Mais je suis archéologue, bon sang, je cherche les liens entre les événements, pas entre des particules !

− Selon notre conception de la physique, les particules sont des événements, rétorqua Sana.

− Et pourquoi une archéologue ? Pourquoi pas… une économiste ?

− Parce que nous avons besoin de quelqu’un qui connaisse l’Histoire et qui parte sur le terrain.

− Quel terrain ?, demanda abruptement Zoé.

Sana adoucit sa voix et lui demanda :

− Avant de te répondre, il faut que tu nous dises… Dans tes recherches tu as abordé différentes époques, différentes sources, différents matériels… Quels sont tes sujets de prédilection ?

_______

Zoé s’est spécialisée dans son travail de recherche. Quelle est sa spécialité ?

  1. La littérature : une formidable source de savoirs qui en dit long sur l’époque. Certains auteurs ont très bien décrits les crises : La Peste de Camus, Le Hussard sur le Toit de Giono, L’Adieu aux armes d’Hemingway…
  2. La Première Guerre Mondiale : un cataclysme très étudié, mais peut-être y a-t-il encore des choses à chercher de ce côté ?
  3. L’épidémie de Peste Noire, au XIVe siècle : le traumatisme du Moyen-Âge
  4. L’effondrement de l’Empire Romain : la fin de l’Antiquité
  5. La disparition de Néandertal : creusons plus loin !
  6. Des étoiles, des climats et des Hommes : comment les étoiles et les changements climatiques ont impacté l’Humanité

Sondage fermé, en route vers l’épisode 4 !

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