« La formidable histoire de la baleine du Lac Majeur », un conte de Noël

La petite Min courait sur le pont du navire, sous l’œil attentif de ses parents et le regard attendri du couple de retraités, seuls autres voyageurs à bord. La période touristique était terminée depuis plusieurs semaines déjà et l’affluence sur les ferrys du lac Majeur s’était considérablement réduite. Du haut de ses cinq ans, Min en profitait pour courir d’un bout à l’autre du pont en riant.

Une véritable purée de pois s’était installée sur le lac ce matin-là. Les parents de Min avait décidé de prendre la météo avec philosophie. Ils ne verraient pas, au loin, la ville de Stresa, les magnifique îles Borromées, Intra, ou encore Cannobio. Peut-être au retour ?

Min portait un imperméable jaune vif ; un point de couleur agité dans une mer de gris pâle. La petite fille finit par s’arrêter de courir et saisir la rambarde, fascinée par les remous que provoquait le ferry.

– Maman ?, appela-t-elle.

Mais sa mère, plongée dans ses pensées, avait le regard perdu dans le vague.

– Maman ?, répéta Min, impatiente.

Sa voix se perdit dans la corne de brume du navire qui annonçait sa position aux éventuelles embarcations qui pourraient croiser sa route.

– Maman !, cria Min.

– Qu’est-ce qu’il y a ?, demanda finalement sa mère.

– Une baleine, regarde !

Son père éclata de rire.

– Une baleine, voyez-vous ça !

– Mais si ! Venez-voir !

Elle se tenait à l’avant du pont, non loin de la proue, et désignait  de sa petite main un point invisible. Le couple de retraité, germanophone, qui ne comprenait pas un traitre de mot de l’échange en coréen, souriait aimablement. Min insista :

– Maman, papa ! Venez vite !

Son père soupira, consulta sa compagne du regard qui haussa les épaules, puis se leva. Il avançait vers sa fille lorsqu’un jet d’eau les trempa. La petite fille, ravie, éclata de rire :

– La baleine !

Le bateau heurta violemment quelque chose et elle tomba sur les fesses. Son père se précipita, la saisit dans ses bras, et se réfugia à l’intérieur.

*

Enzo Lombardi était un jeune capitaine de la Navigazione del Lago Maggiore, la compagnie des ferrys du lac Majeur, à la frontière entre la Lombardie et le Piémont. Un capitaine jeune mais talentueux, car à seulement vingt-trois ans il était devenu capitaine du plus imposant navire de la compagnie qui reliait Arona, au sud du lac, à Locarno, en Suisse. C’était un homme au regard étrangement sérieux, qui entretenait son uniforme avec soin, surtout sa casquette, qu’il tenait délicatement sous le bras lorsqu’il revenait sur la terre ferme. Enzo arborait un charme italien frôlant le cliché, avec des cheveux bruns soigneusement coiffés, une barbe finement taillée, et une odeur de parfum onéreux qui le suivait partout. Il se tenait droit, toujours, les épaules presque trop en arrière, gonflé d’une fierté dont ses collègues se moquaient gentiment. Il se sentait investi d’une mission, et peut être songeait-il aux milliers d’explorateurs avant lui, ayant bravé les éléments, les tempêtes, les conflits, pour cartographier des territoires encore inhabités ; à l’Antarctique, aux quarantièmes Rugissants, aux cinquantième Hurlants. Peut-être avait-il en tête les premières lignes de l’aéropostale, périlleuses et mortelles, à tous les capitaines, pilotes, conductrices, qui avaient transportés des gens et des lettres parfois au péril de leurs vies. La ligne Arona – Locarno, c’était son aéropostale à lui. Elle devait être à l’heure, confortable, sûre ; même en ce mois de novembre où la saison était finie et où seuls quelques écoliers, travailleurs d’outre-lac, et rares touristes l’empruntaient en semaine.

Aux yeux d’Enzo Lombardi, le lac Majeur n’avait donc rien d’un simple lac. Ce lac représentait à peu près tout : ses premiers souvenirs de baignade avec ses parents, ses amours adolescents, tous ses jours de repos – à l’exception de rares virées à Milan – et, désormais, son travail, sa mission. Il aurait pu en parler des heures de son lac, le plus bel endroit du monde. D’ailleurs les touristes ne venaient-ils pas des quatre coins du globe pour admirer les villas des îles Borromées ? Ce lac portait très bien son nom. Un grand lac, un lac de première importance, un lac majeur.

Avait-il volontairement exagéré une histoire somme-toute banale ? Était-ce la raison pour laquelle il maintenait, coûte que coûte, ce qu’il disait avoir vu ? Voilà les questions que se posait Gabriella Moretti, journaliste du Il Quotidiano Milanese, lorsqu’elle le rencontra pour la première fois. Ils s’étaient donnés rendez-vous vers quinze heures, à la fin du service du capitaine – ce jour-là, il était du matin. Lorsqu’ils entrèrent dans le café près de l’embarcadère, tous les regards se tournèrent vers eux. L’histoire avait fait le tour d’Arona et ses habitants ne savaient quoi en penser. Le jeune capitaine avait toujours été particulièrement respecté – on connaissait sa famille et on le savait très professionnel. Alors, pour l’instant, on en parlait en souriant, on riait de l’absurdité de l’histoire, sans pour autant se moquer de l’estimé capitaine Lombardi.

Gabriella, elle, n’y croyait absolument pas. Pire : elle pestait. Son nouveau rédacteur en chef avait décidé de faire le ménage dans la rédaction – après tout, la presse papier ne se portait pas bien – et elle sentait qu’elle était dans sa ligne de mire. Et s’il ne pouvait se permettre de renvoyer la Gabriella Moretti, célèbre pour ses enquêtes contre la corruption de l’élite politique locale et nationale, il essayait de l’user en ne lui assignant que des missions minimes, des affaires régionales ; les marchés de Noël, les foires artisanales, les histoires loufoques. Il faisait tout pour la faire craquer. Alors, lorsqu’il avait entendu parler du capitaine de ferry qui affirmait avoir heurté une baleine sur le lac Majeur, il l’avait tout de suite dépêchée sur place.

Le capitaine porta la tasse à ses lèvres, but une gorgée d’espresso, et reprit :

– J’ai conscience que cela puisse paraitre insensé. Mais je connais parfaitement ce lac. Je ne dévie jamais de plus d’un mètre, même lorsque la visibilité est mauvaise. Il n’y a pas de récifs à cet endroit-là.

Gabriella avait posé son dictaphone sur la table et enregistrait la conversation en essayant de cacher son air blasé.

– Pourquoi pensez-vous qu’il s’agit d’une baleine ?

– Il faudrait que vous jetiez un œil à la coque du navire, seul un animal de très grande taille peut avoir provoqué de tels dégâts.

– Pourquoi un animal ? Pourquoi pas autre chose ? Un autre bateau ? Une carcasse de navire ?

Il secoua la tête.

– Non, ce n’est pas ça. Il y a des traces de sang sur la coque.

– Du sang ?

Il sortit son téléphone portable de la poche, pianota un instant puis lui tendit.

– Tenez, regardez.

Le téléphone affichait une photo du ferry en cale sèche, fortement endommagé à l’avant.

– Où voyez-vous du sang ?

– Les traces brunâtres… C’est du sang séché. En grande quantité, comme vous pouvez le voir.

Elle lui rendit le téléphone, dubitative.

– Vous dites qu’il y a un autre témoin de l’accident ?

– Oui. Une touriste coréenne. Elle a aperçu la baleine avant le choc. Il y a d’ailleurs eu une gerbe d’eau juste avant l’impact, comme lorsqu’une baleine refait surface.

– Et où est-elle à présent ?

– De retour chez elle, à Busan.

– Pourrais-je lui parler, selon vous ?

Il fit une grimace sans se départir de son sérieux.

– Elle n’a que cinq ans.

Gabriella se retint de lever les yeux au ciel.

– Donc, si je récapitule, vous avez heurté un objet inconnu, au milieu du lac. Au moment du choc, de l’eau a été projetée sur le pont du ferry. Une enfant affirme qu’il s’agit d’une baleine et, selon vous, des traces de sang sont visibles sur la coque du navire. Ce qui m’étonne, ici, Monsieur Lombardi, c’est que si vous l’avez heurté aussi fort que vous le dites… Elle pourrait être morte, n’est-ce pas ?

– Je ne peux pas vous dire.

– Car si elle était morte, on aurait retrouvé son corps, il aurait bien fini par s’échouer quelque part, ou flotter.

– Il pourrait avoir coulé.

Gabriella Moretti hocha la tête, stoppa l’enregistrement et remercia le capitaine. Elle lui dit qu’honnêtement, elle n’était pas certaine d’en tirer un article, mais qu’elle le tiendrait au courant. Elle sortit du café pour allumer une cigarette, envoya un message à son rédacteur en chef en lui disant qu’elle avait tout ce dont elle avait besoin et qu’elle pouvait désormais rentrer. Il lui répondit qu’il souhaitait qu’elle reste sur place quelques jours pour interroger les habitants, qu’elle n’hésite pas à prendre des photos, à emprunter le ferry jusqu’à Stresa voire Intra. Qu’elle devait lui faire un article conséquent qui pourrait couvrir une double page.

Elle se retint de jeter son téléphone au sol. Elle savait très bien que l’article lui demanderait un effort considérable pour un résultat médiocre qui ne serait jamais publié. Il s’agissait d’une énième manigance pour l’éloigner du bureau.

Au début, par fierté, elle se contraignit à faire l’aller-retour entre Milan et Arona chaque jour. La gare de Milano Garibaldi n’était après tout qu’à une heure de train d’Arona. Mais comme elle habitait dans le sud de Milan, elle devait également prendre le métro jusqu’à la gare. Trois heures de transport chaque jour, auxquelles s’ajoutaient les déplacements autour du lac. Et c’était sans compter sa volonté de passer à la rédaction après chaque journée sur le terrain, aux alentours de dix-neuf heures, pour montrer à son rédacteur en chef qu’il ne la mettrait pas de côté aussi facilement.

Après deux semaines à ce rythme infernal, elle finit par s’endormir dans le train au cours d’un trajet retour. En gare de Milan, elle ne se réveilla pas. A dix-huit heures quarante-cinq, le train repartit dans l’autre sens, et elle ne s’aperçut de sa malchance qu’une fois en gare de Stresa, ville au bord du lac située encore plus au nord qu’Arona. Elle prit la décision, ce soir-là, de s’accorder une ou deux nuits par semaine sur place.

D’autant que peu importait que la baleine exista ou non. On en parlait. Pour une journaliste, c’était tout ce qui importait.

Car au cours des deux semaines qui s’étaient écoulées, la rumeur de la baleine du lac Majeur avait enflé. On en parlait désormais dans toutes les villes avoisinantes. Alors, petit à petit, et malgré elle, Gabriella finit par se prêter au jeu des interviews. On avait vu des remous bizarres, des vagues étranges, un jet d’eau au centre du lac au crépuscule ; on avait aperçu une nageoire caudale, un œil immense, on en jurait ; on avait entendu un chant de baleine, des éclaboussures violentes, des grognements – oui, des grognements.

Les témoignages affluaient des quatre coins du lac. Et avant que l’on puisse ranger cette histoire dans la catégorie des hallucinations collectives, des paréidolies ; avant que la baleine ne se transforme en Nessie lombard ou piémontais ; on découvrit que l’histoire était vraie.  

*

Une équipe de cétologues du sud de l’Italie finit par faire le déplacement. Il ne leur fallut que deux jours pour revenir avec une découverte fantastique : ils avaient capturé un chant de baleine à bosse provenant de la zone la plus profonde du lac.

Gabriella jubilait : on avait voulu la placardiser ? Le journal allait s’en mordre les doigts. Elle créa son propre blog, Una storia di lago, car le journal ne pouvait suivre sa productivité en matière d’interviews et d’articles. Son blog fut rapidement suivi par des milliers de personnes du monde entier. Et, autour du lac, les touristes affluaient à nouveau hors saison, avec une question en tête : d’où pouvait bien venir cette baleine ?

– Elle n’a pas pu arriver là toute seule, rien ne relit le lac à la mer, expliqua le responsable de l’équipe de cétologues à Gabriella Moretti lorsqu’elle l’interrogea.

– Pourrait-il s’agir d’une farce ?, demanda la journaliste.

– Une farce ? Si nos soupçons sont exacts, c’est une baleine à bosse. Elles peuvent atteindre dix-sept mètres de longueur. Un peu gros, pour une farce.

– Je vois.

– D’autant plus que ce serait très cruel. Cette baleine n’est pas dans son environnement naturel, elle va finir par mourir de faim, seule, dans un lac d’eau douce !

Enzo Lombardi fut décoré de la médaille d’honneur de la ville d’Arona pour sa découverte. Il trouva très étrange d’être félicité pour avoir embouti une baleine, mais sincèrement rassuré qu’elle soit encore en vie malgré le choc. Il expliqua aux personnes présentes qu’il n’était après tout que le capitaine du navire, et que la première personne à l’avoir vu n’était autre qu’une petite coréenne de cinq ans qui s’appelait Min. Pour tout le monde, la baleine devint la balena di Min, et comme la cérémonie était retransmise par Gabriella en direct sur les réseaux sociaux, des dizaines de milliers d’internautes se lancèrent une enquête pour retrouver la dénommée Min, qui reçut beaucoup de cadeaux – dont de nombreuses peluches de baleines.

*

Au début du mois de décembre, le froid s’installa durablement et les sommets des Alpes se drapèrent d’une belle couche de neige. Dans les villes lombardes et piémontaises, les crèches étaient érigées devant les chiese, les sapins décoraient désormais les places, et les guirlandes électriques – parfois désuètes – illuminaient les rues. Les hôtels affichaient complet, car les touristes ne cessaient d’affluer, espérant apercevoir Min. La Navigazione del Lago Maggiore avait exceptionnellement augmenté le nombre de ses trajets pour faire face à la demande et proposait désormais un parcours « Min » – qui ne changeait guère du parcours touristique classique autour des îles Borromées, mais qui ajoutait un crochet par l’endroit où la baleine avait été heurtée.

Si certains croyaient toujours dur comme fer à un canular, ils furent déçus. Les cétologues annoncèrent avec fracas qu’ils avaient enregistré non pas un, mais deux chants de baleine, ce qui laissait entendre que Min n’était pas toute seule.

Cette fois, on dépêcha sur place un robot d’exploration, financé à grands frais par une plateforme de streaming étrangère, qui voyait-là la possibilité d’un documentaire fracassant. Gabriella fut largement sollicitée, elle qui connaissait bien la région, et l’argent qu’elle en retira lui permis de définitivement démissionner du Il Quotidiano Milanese. Elle continua à enregistrer des interviews, pleins d’interviews, et cette boulimie dépassa largement le cadre de la baleine. D’abord méfiants, les habitants finirent par l’apprécier et la reconnaitre. Tous les matins, elle se rendait dans un café de la piazza del Popolo, à Arona, puis prenait le premier train pour Stresa, ou le premier bateau pour Intra, Laveno, Luino, Cannobio, voire même Locarno. Elle y travaillait toute la journée, emmitouflée dans son emblématique doudoune verte, dictaphone en main et, surtout, équipée d’un trépied qui lui permettait de filmer ses interviews avec son smartphone. On l’accueillait avec plaisir, on l’invitait chez soi, on lui parlait de la baleine, mais aussi de la vie, ici, du lac, des souvenirs que l’on en avait, des amours, des peines, de Milan, de l’Italie. Elle captait des parcours de vie autour d’un verre de vin, d’un aperitivo, d’un café, d’un plat chaud. Elle vivait de ses économies et des dons qu’elle percevait grâce à son blog. Elle louait un petit appartement à Arona qu’elle ne payait pas cher du fait de sa notoriété et de la sympathie des locaux.

Le documentaire allait sans aucun doute faire grand bruit, puisqu’il réussit enfin à capter des images : deux baleines à bosse, nageant paresseusement dans les eux du lac. Les images sortirent en avant-première sur le blog de Gabriella, et elle en gagna d’autant plus d’audience.

Plusieurs équipes de biologistes internationaux vinrent à leur tour s’installer sur les bords du lac pour étudier cet étrange phénomène. On cherchait à comprendre la présence de deux baleines dans ces eaux isolées des mers et des océans. Certains scientifiques supposaient qu’il s’agissaient de baleines descendantes d’individus qui auraient été piégés par un phénomène géologique à une époque où le lac était relié à la mer. Mais sur les images, les baleines ressemblaient en tout point à des baleines à bosse communes – et non pas à une nouvelle espèce qui aurait évolué à part – et le lac n’avait a priori jamais été connecté à la Méditerranée, puisque c’était un ancien lac glaciaire. D’autres scientifiques songeaient à rechercher les traces d’un immense tsunami qui aurait pu provenir de Méditerranée et emporter avec lui des animaux marins ; l’Italie n’était-elle pas réputée pour ses volcans ? Là encore, aucun fait géologique connu ne permettait de tirer cette conclusion. Et c’était sans compter le fait que les baleines à bosse étaient extrêmement rares en Méditerranée. L’origine des baleines de Min demeurait donc un mystère.

– Ce qui est étrange, souligna un jour Gabriella Moretti, c’est que personne ne les ait vu avant.

Le pêcheur de Cannobio avec lequel elle discutait haussa les épaules tandis qu’il dénouait les cordages.

– Comment voulez-vous que l’on s’en aperçoive ? Si on ne les cherche pas, on ne peut pas les trouver ! On a encore du mal à y croire alors qu’on a les preuves sous le nez. Alors bon, ça ne m’étonne pas. Je suis sûr que si vous demandez aux anciens, ils vous diront qu’il se tramait des choses incompréhensibles depuis des décennies et que nous savons enfin à quoi nous en tenir.

Et son bateau s’éloigna.

Un matin, un biologiste suisse prit contact avec Gabriella et lui demanda de se rendre de toute urgence au laboratoire de Locarno dans lequel il travaillait. Elle s’y rendit en ferry, et il l’accueillit avec un grand sourire devant un aquarium.

– J’ai pensé que cela pourrait vous intéresser.

C’était un jeune chercheur qui parlait italien avec un fort accent français. Il désignait l’aquarium.

– Je ne vois rien, répondit-elle, légèrement agacée.

Il l’avait appelé à six heures du matin. Trop tôt.

– Là, approchez-vous. Qu’est-ce que vous voyez ?

– Une sorte de… petite crevette ?

Le chercheur hocha vivement la tête, visiblement très excité.

– Tout à fait, Madame Moretti, tout à fait ! Une sorte de petite crevette !

– Et bien ?

– Vous vous souvenez que nous nous demandions ce que ces pauvres cétacés pouvaient bien manger dans un lac d’eau douce ?

Il montra l’aquarium du doigt.

– Elles mangent des crevettes ?, supposa-t-elle.

– Du krill ! Nous avons trouvé du krill dans le lac !

*

Le krill ne permit pas de résoudre l’énigme. Certes, on savait désormais ce que les baleines pouvaient manger, mais d’où provenait ce krill ? Passer à côté de deux baleines durant des années, c’était déjà quelque chose, mais les pêcheurs et les autorités responsables de la qualité de l’eau du lac auraient dû le voir, le krill. Et depuis longtemps.

Du krill ?

Bientôt, on découvrit qu’il n’y avait pas deux, mais trois baleines. Que deux baleines passent inaperçues, car on ne les cherchait pas, c’était une chose ; mais le lac avait été scruté, analysé, fouillé durant des semaines ; comment ce troisième cétacé avait-il pu passer entre les mailles du filet ?

Le mystère du lac Majeur s’épaississait. Un soir, tandis que Gabriella rentrait à Arona à bord d’un ferry de la navigazione, le capitaine Enzo Lombardi fit un geste du menton en direction de la proue de son navire et lui dit :

– Là.

Une amitié avait fini par se nouer entre eux deux, probablement nourrie par la passion qu’ils vouaient au lac. Lorsqu’elle empruntait la ligne Locarno-Arona, Gabriella en profitait donc pour voyager dans la salle des commandes, confortablement installée dans un fauteuil, et bien souvent en silence, tous deux plongés dans la contemplation du reflet des lueurs des villes lombardes et piémontaises sur le lac Majeur.

La nuit était tombée, et malgré l’obscurité Gabriella scruta le lac.

– Une baleine ?

– Non. Une vague.

– Une vague sur un lac, ce n’est pas si intriguant.

– Ce n’est pas une vague de lac. En tout cas, pas une vague de mon lac. Ce n’est pas une vague de bateau, ni une vague courante, provoquée par le vent. Ce n’est pas non plus une baleine, sinon elle aurait une forme concentrique. Non ce n’est pas ça.

– Qu’est-ce que c’est, alors ?

Enzo se plongea dans le silence, incertain de la réponse à apporter.

– Oubliez-ça, je me trompe probablement.

Dans les dix jours qui précédèrent Noël, tout s’emballa, et Gabriella ne sut où donner de la tête. D’abord, il y eut le pêcheur de Cannobio, qui lui écrivit un mail accompagné de photos. Des sardines. Une daurade. Une limande. Deux soles. Il en était certain. Ces poissons n’avaient rien à faire dans un lac d’eau douce, la farce avait trop duré, il fallait que les pouvoirs publics enquêtent et arrêtent les plaisantins qui jouaient avec les nerfs des gens. Mais ce ne fut pas tout. Le biologiste de Locarno lui proposa un appel vidéo, au cours duquel il lui apprit que l’eau du lac… s’était salinisée. Son regard brillait, il était incapable de calmer son excitation. Et puis, Enzo avait raison, bien qu’il n’avait su le formuler : des vagues étaient apparues dans le lac. De véritables vagues.

On organisa en urgence une convention scientifique suisso-italienne à Stresa. Les débats s’étirèrent tout un week-end, jour et nuit. Le dimanche, une océanographe toscane, irritée par la longueur des échanges, finit par lâcher :

– Chers collègues, je vais vous dire ce que personne, ici, n’a eu le courage de dire, peut être par peur pour sa carrière ou réputation ; ou peut être qu’en l’absence d’une compréhension claire des liens de causalités, nous craignons de formuler certaines hypothèses hétérodoxes qui sortent de notre champ de compréhension… Mais ce à quoi nous assistons, mes chers collègues, n’est ni plus ni moins la formation d’une mer.

Un brouhaha suivit sa tirade, et les scientifiques se quittèrent sans parvenir à trancher. D’abord, qu’entendait-on par « mer » ? Une étendue d’eau salée ? Mais n’y avait-il pas des lacs salés ? Et puis, un lac ne se transformait pas subitement en mer, il y avait certainement une explication. Qu’est-ce qui faisait une mer ? Comment se formait une mer ?

– Sait-on réellement comment se forme une mer ?, demandait en souriant la gérante du cybercafé.

Elle était interviewée par Gabriella.

– C’est vrai, on parle de processus géologiques qui prennent des millions d’années, mais à quel moment une étendue d’eau devient une mer ? Est-ce qu’il faut attendre que l’Union Internationale des Mers Bien Nommées donne son avis ? Est-ce que c’est comme pour les planètes – où un groupe de scientifiques s’installe dans une pièce chauffée, à Genève, New-York ou Pékin, discute une semaine en entrecoupant les débats de petits fours et de cocktails dinatoires, puis déclare que telle planète n’en est plus une, pour telle ou telle très bonne raison ? Et puis, n’appelle-t-on pas mers des cratères secs et hostiles sur la Lune ? La « mer de la Tranquillité »… Tu m’étonnes qu’elle soit tranquille ! Pas une vague, pas un souffle de vent, pas d’algues, pas de poissons, pas de vie !

Elle secoua la tête.

– Je ne sais pas quoi vous dire, moi. Pour moi, une mer est une mer parce que les gens qui vivent autour l’appellent ainsi.

La suite des événements ne lui donna pas vraiment tort. L’abondance de sardines fit venir des pêcheurs de France, d’Italie et de Croatie. Il fallait rapidement réglementer, mais quelle réglementation appliquer ? On finit par appliquer des règles strictes, basées sur le droit de la mer.

Quelques jours avant Noël, on découvrit qu’un phare avait été installé près des îles Borromées. Personne ne sut qui s’en était chargé, ni pourquoi, et personne ne chercha à comprendre. Il était là. Grand, beau, fier. Les nuits où les vagues devenaient trop fortes, où la visibilité était trop mauvaise, les habitants d’Isola Superiore se portaient volontaires pour aller l’allumer. Son faisceau balayait le lac, les montagnes, et indiquaient aux nombreux navires où se trouvaient les îles. D’autres phares virent le jour à plusieurs endroits du lac. La situation tendit les relations diplomatiques entre l’Italie et la Suisse, l’une souhaitant accorder au lac son statut de mer, l’autre ne le souhaitant pas ; le lendemain, les deux pays changeaient d’avis, et se trouvaient à nouveau en désaccord. Les organismes internationaux s’emparèrent de la question, promirent d’envoyer des experts sur place dès le mois de janvier pour trancher définitivement. Les réseaux sociaux s’enflammaient, en Italie, en Suisse, mais aussi en Europe et dans le monde, pour cette étendue d’eau qui se moquait doucement de notre peur irrationnelle pour tout ce qui ne rentre pas dans une case.

A Stresa, Locarno, Cannobio, Arona, Intra, Baveno, Verbania, Laveno, et même à Como, Lecco, Lugano, Porlezza, Vare se, Bergame, Milano – dans tout le nord de l’Italie – on finit par l’appeler la Mer Majeure. Avec ses baleines, ses dauphins, ses crustacés, son vent marin, ses voiliers, son iode alpine, ses ports, ses spécialités culinaires, et, surtout, ses habitants, qui s’étaient rapidement fait à l’idée, et s’apprêtaient à célébrer Noël au bord d’une mer qui deviendrait peut être un jour océan.

*

Le 24 décembre, Enzo assurait la dernière liaison de la journée. Le bateau était vide. Il avait laissé la porte de la cabine ouverte. L’air froid qui tombait depuis les montagnes, gorgé de neige, s’était enrichi d’une odeur marine qu’il trouvait absolument délicieuse.

Il sifflotait un air joyeux sans détacher son regard des lueurs du port d’Arona.

Lui, Enzo Lombardi, capitaine de la Navigazzione del Mare Maggiore.

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