L’échappée – Épisode 10 : Mémoire

Crédit image : Nature

Les épisodes précédents, c’est par ici :

– Épisode 1

– Épisode 2

– Épisode 3

– Épisode 4

 Épisode 5

– Épisode 6

– Épisode 7

– Épisode 8

– Épisode 9


− L’imagination, donc.

Julia était avachie dans le confortable fauteuil en cuir de l’appartement et sirotait une boisson énergisante à la couleur vert-fluo. A chaque gorgée, elle grimaçait. Son visage était éclairé par une lampe de bureau aux teintes chaudes, donnant à la scène un air de mauvais film policier. Les yeux de la développeuse brillaient de fatigue, et des cernes violacées témoignaient de son état d’épuisement. Mais ce n’était rien en comparaison de Zoé. Le voyage retour avait repoussé encore un peu les limites physiques de son corps. L’atterrissage, particulièrement dur, s’était produit au pied de la butte de Montmartre. Sur le chemin pour retourner à l’appartement, elle avait à nouveau croisé le jogger qui l’avait chaleureusement salué. Il tournait de toute évidence en boucle dans le quartier à la plus grande irritation de Zoé. Elle s’était ensuite attelée à grimper les six étages de l’immeuble, non sans s’arrêter à mi-chemin pour retrouver sa respiration, avant d’enfin rejoindre Julia. Depuis le fauteuil à plongeon, dans lequel elle reposait ses membres fourbus, l’archéologue confirma :

− Oui, l’imagination. Mais ce n’est pas le Lien qui connecte toutes les crises. Enfin, pas vraiment. C’est plutôt un symptôme. Tu vois, l’imagination ne disparait pas pendant les crises, elle évolue, elle change de forme. On ne rêve plus d’un avenir radieux, on rêve d’un retour à la normale. C’est logique : comme il devient difficile de se projeter, car l’avenir est incertain, on oriente notre imagination vers le passé. On vit dans le passé.

− Et c’est un problème parce que… ?

− Parce que le flux et la stase s’en trouvent déséquilibrés.

Julia haussa un sourcil, étonnée, avant de se frotter les yeux de fatigue.

− Je ne comprends rien.

− Les concepts de flux et de stase viennent de Stiegler, une philosophe. Toute notre société est régie par deux forces contraires : le flux et la stase. Le flux, c’est le fait d’avancer, d’accélérer, d’innover, de voyager, de produire, de procréer. La stase, c’est le patrimoine, le terroir, les habitudes, les traditions, les savoirs, les origines. Avant l’épidémie, nous étions dominés par le flux : tout allait de plus en plus vite. Trop vite, même, puisqu’on filait droit vers une catastrophe écologique et sociale.

− Attention à la glissade politique…

− Mais avec le confinement, poursuivit Zoé en ignorant la pique de Julia, la stase a repris le dessus. Il quasiment impossible de nous projeter au-delà d’un mois. Les avions sont à l’arrêt, les déplacements limités, et les gens se tournent vers les circuits courts pour se nourrir. On reprend contact avec des amis de lycée, on appelle plus souvent sa famille, on ressort des photos de vacances. On retourne à la campagne, on fuit les villes. On est dominé par la stase. Sur de nombreux aspects, c’est intéressant. Mais on doit retrouver une forme d’équilibre.

− Es-tu en train de suggérer qu’il y a un déséquilibre dans la force jeune padawan ?, demanda Julia en esquissant un sourire.

− D’une certaine manière, oui. Une stase prolongée nous use tout autant qu’un flux sans limite. Dans les deux cas, des personnes sont blessées, meurtries, ou peuvent se sentir piégées. Elles cherchent logiquement des responsables, et lorsqu’elles n’en trouvent pas, elles désignent des boucs-émissaires. C’est ce qui s’est passé pour les juifs d’Europe au moment de la Peste Noire, que les gens ont injustement accusé d’empoisonner les puits… Les déséquilibres n’amènent rien de bon. Il va falloir retrouver du flux, mais un flux ralenti, redirigé vers l’essentiel. Si on le laisse repartir comme avant, il nous fera exploser en vol, et on retournera à la case départ.

Elle ferma les yeux, cherchant à mettre des mots sur des réflexions encore peu claires.

− L’imagination sera un carburant formidable pour recommencer à nous projeter, je n’en doute pas. Mais il manque un élément dans mon équation. Si l’équation est le carburant, quid du moteur ? C’est la pièce qui manque toujours à notre puzzle. Le lien qui connecte toutes les crises, ce n’est pas l’imagination. Non, le lien, c’est un moteur qui déraille. Un moteur nourrit par l’imagination… Mais lequel ?

Julia bailla bruyamment.

− En tout cas ce deuxième plongeon a semblé instructif, fit remarquer la développeuse.

− C’est grâce à la Dame du Lac.

− Alors oui, concernant la Dame du Lac… Est-ce que tu as remarqué quelque chose d’anormal au niveau de ton élocution ?

Zoé fronça les sourcils.

− Non, pourquoi ?

− Tu peux bouger tous tes doigts ? Tu te rappelles en quelle année on est ?

− Oui je peux bouger mes doigts… 2020 ?

− Bien, dit Julia en notant quelque chose sur un papier. Donc sûrement un peu de fatigue.

− Julia, j’ai vraiment discuté avec la Dame du Lac.

− Écoute, le principal c’est que ce plongeon t’ait aidé à avancer dans ton enquête. Je suis trop fatiguée pour me préoccuper du reste.

Julia se frotta les yeux et passa la main sur sa nuque.

− Voilà le topo. A chaque fois que tu reviens en 2020, je désactive le protocole DTSQ3. Comme tu le sais, ce protocole « arrête » le temps, mais uniquement sur une zone très restreinte : cinq à dix mètres autour de l’objet.

Elle brandit la « calculatrice ».

− Ce qui veut dire qu’entre le moment où tu as atterri à Paris et le moment où tu es revenue dans cet appartement, le temps a filé. Une demi-heure, durant laquelle j’ai pu faire un topo rapide avec Sana et Olivier. De ce qu’ils m’ont dit, un véhicule de l’armée remonte actuellement le canal de l’Ourcq vers le labo. Mais ce n’est pas le plus grave.

Elle fit une pause, ménageant son suspens.

− L’armée serait accompagnée de représentants d’une entreprise d’armement. Ce qui veut dire…

− Qu’il vont vendre vos recherches à une boîte privée, compléta Zoé, dépitée.

− Ils pourront essayer, mais Sana va détruire le matériel. Le problème, c’est surtout qu’ils ne vont pas tarder à nous chercher, toi et moi.

Zoé se redressa, étonnée.

− Pourquoi ?

− Parce que nous aurons le dernier matériel de plongeon fonctionnel. Et la dernière « calculatrice » pour arrêter le temps. Les gens qui veulent mettre la main là-dessus profite de la quarantaine pour agir rapidement et discrètement. Ce sont des pros, Zoé. Et si nous pouvons nous cacher dans un petit appartement de Montmartre, nous laissons malgré tout des traces.

− Des traces ?

− Arrêter le temps bouffe une quantité phénoménale d’énergie. L’appareil fonctionne avec une pile atomique, mais elle grille rapidement. On a cependant la possibilité de brancher l’appareil directement au réseau. Pour l’instant, je n’ai pas eu besoin de le faire, mais je vais devoir le relier très bientôt. La capitale verra alors sa consommation d’électricité flamber d’un coup : il suffira de suivre le courant jusqu’à nous.

− J’ai une question bête, avoua Zoé. Le disjoncteur de l’immeuble…

− Il ne sautera pas, assura Julia, parce qu’on n’est pas raccordé à l’immeuble. Des câbles nous relient directement à tous les postes de haute tension de la capitale. C’est d’ailleurs comme ça qu’on peut plonger dans le passé. Je pense que les types d’EDF qui sont en poste ce soir doivent déjà froncer les sourcils en voyant l’augmentation soudaine de la conso à une heure aussi tardive.

− C’est pas très écolo, fit remarquer Zoé.

La développeuse fit la moue. Elle but une nouvelle gorgée de boisson énergisante en grimaçant.  A la vue du teint cireux de Zoé, elle lança :

− Tu devrais prendre une demi-heure avant de replonger. On n’a jamais fait trois plongeons aussi profonds d’affilée. D’habitude on prévoit dix jours minimums entre chaque plongeon et un suivi médical entre les deux.

− Pas le temps.

− Jouer à l’héroïne ne sert à rien, insista Julia.

− J’ai pas subi deux plongeons pour prendre le risque que tout capote à cause d’une sieste. Je replonge tout de suite.

Julia ouvrit la bouche en signe de protestation puis se ravisa. L’air déterminé qu’affichait Zoé ne laissait pas la place à la discussion. Elle grommela quelque chose à propos des gens têtu et fouilla son sac. Elle en extirpa un paquet de gâteaux qu’elle envoya à Zoé.

− Tiens, grignote au moins quelque chose si tu ne veux pas tomber dans les pommes.

Zoé la remercia et dévora la moitié du paquet. Elle se sentit un peu mieux.

− Allons-y.

− Donc pour ce troisième plongeon je t’envoie… ?

− Il y a quarante mille ans.

***

C’était un homme âgé, le plus âgé de la tribu. On ne comptait plus les lunes depuis sa naissance. Son visage usé par le temps évoquait la peau dure des rhinocéros laineux ; une peau tannée par le vent et le froid. Un grand sage au crépuscule de sa vie. Jeune, il avait compté parmi les plus grands chasseurs de la tribu. Doté d’une force et d’une patience inégalable, il avait parcouru la Grande Forêt – que l’on appelait autrefois Forêt Infinie ou Bordure du Monde – jusqu’aux steppes glacées d’où venait le vent. Les steppes, elles, n’avaient pas de fin. Dix soleils de marche, et rien. Il y soufflait un vent, un vent glacial, le Père de tous les vents, celui qui apportait la neige, qui chassait le soleil, et qui tuait les fleurs. Là-bas, il avait vu des animaux gigantesques, recouverts de laine et dotés de lances recourbées à la place des dents. C’était dans ces terres qu’il avait rencontré pour la première fois les Autres, les Enfants du Feu, et à son retour personne ne l’avait cru.

Avec les années, l’homme s’était assagi à mesure que ses bras perdaient de leur force. Un jour, à la poursuite d’un renne isolé, il s’était brisé une jambe, et une fois guéri il n’avait jamais couru aussi vite qu’avant. Ce fût à cette époque qu’il commença à faire marcher sa tête au lieu de ses pieds.

Sur le feu qui cuisait la viande, il essaya de cuire d’autres aliments : des baies, des graines, des racines ; et les membres de la tribu eurent moins mal au ventre. Il inventa les cordes, qui permettaient de tirer des objets lourds, et les membres de la tribu eurent moins mal au dos. Il utilisa de l’ocre, et les visages des membres de la tribu prirent des couleurs même en hiver. Il raconta des histoires, et les nuits les plus obscures devinrent plus douces.

Ce vieil homme aux yeux pâles qui ne voyaient plus, on l’appelait Mémoire. Mémoire invoquait les ancêtres pour que les chasses soient fructueuses, et pour que les rares unions avec d’autres tribus soient prolifiques.

Mais ce n’était pas le plus important.

Mémoire maniait l’art de parler comme nul autre. Lorsqu’il racontait, l’esprit voyageait, et pourtant les pieds de ceux qui l’écoutaient ne bougeaient pas. Lorsqu’il expliquait, le monde devenait lisible, nu, comme un arbre sans feuille. Lorsqu’il chantait, le cœur battait vite, comme lors des grandes chasses à la poursuite de cervidés.

Il portait en lui la mémoire, celle de ses parents et de leurs parents. Ils avaient vécu à l’époque dorée, celle où le Soleil était si puissant que les vents froids n’existaient pas. C’était avant que la poudre noire ne tombe du ciel et ne recouvre les vallées. Quel élément avait-on courroucé pour que le ciel bleu devienne gris ? Un jour, la terre avait tremblé, abattant les arbres et les montagnes, brisant la roche la plus dure. Des rescapés d’autres tribus, terrorisés, étaient remontés des plaines et avaient apporté avec eux un récit glaçant de fin du monde : une colonne de flammes surgissant de la Terre et de la Grande Eau. Des pluies de feu s’étaient abattues aussi loin que portait le regard. Des forêts entières avaient brûlé, emportant avec elles bon nombre d’Humains. Et lorsque la Terre eut craché toutes les flammes de son corps, un froid mordant s’était progressivement installé, comme si toute la chaleur du monde avait disparu.

Des milliers de lunes s’étaient écoulées depuis. L’époque dorée avait laissé sa place aux Temps Gris. Dans les plaines abandonnées par les Hommes, un étrange frémissement s’était fait ressentir. Mémoire l’avait lui-même ressenti, dans les steppes infinies : quelque chose était à l’œuvre. Un changement profond dans l’équilibre du monde. Car la Terre en feu avait enfanté les Autres.

Dans la grotte humide, un silence assourdissant régnait. Mémoire s’était installé tout au fond, là où personne ne venait jamais le déranger. Une faille dans la roche remontait jusqu’à la surface, si bien qu’installer un foyer à cet endroit ne présentait aucun risque. Il restait souvent plusieurs heures dans le calme pour réfléchir. A l’époque où il voyait encore, il avait utilisé des pigments d’ocre pour colorer les parois. Avec le temps, la couleur avait peu à peu disparu, et il n’avait jamais eu l’occasion d’essayer de la mélanger à quelque chose d’autre pour qu’elle tienne. Il n’en restait que des lignes ternes que les infiltrations feraient bientôt disparaitre. Il n’y aurait alors plus aucune trace de la beauté de ses peintures. Les générations futures ne sauraient jamais qu’il avait peint.

Assis en tailleur à même le sol, Mémoire sentait la chaleur du feu caresser son nez et ses joues. Il imaginait la danse des flammes. Le crépitement l’apaisait : il lui faisait oublier un instant l’orage de violence qui grondait dehors.

Un autre bruit attira son attention. Quelqu’un approchait. La respiration courte et rapide lui indiqua qu’il ne s’agissait pas d’un membre de la tribu. Une odeur inconnue vint effleurer ses narines. Mémoire ne put contenir un sourire.

***

− Bienvenue, déclara le vieil homme d’une voix affaiblie.

La jeune femme qui approchait le détailla avec émerveillement. Le visage du sage était étrange. Ses arcades sourcilières, très prononcées, surmontaient de grands yeux qui ne voyaient plus. Son nez était large, et chaque inspiration semblait extrêmement profonde. Il n’avait pas vraiment de menton, mais une forte mâchoire qui tendait vers l’avant. Son front fuyant était long et son crâne volumineux. Le visage d’une autre Humanité.

− Bienvenue, répéta l’homme de Néandertal. Assieds-toi près de moi, Zoé. Je t’attendais.

Voici les choix qui vont s’offrir à Zoé dans le prochain épisode. Elle n’aura probablement pas le temps d’aborder tous les sujets.

1- Avant toute chose, comment peut-il savoir son prénom ?
2- Demander directement à Mémoire de lui parler des « Autres », les Enfants du feu.
3- Parler de 2020 et de l’avenir pour demander conseil.
4- Lui demander d’où lui est venue l’idée de peindre.
Votez ici : https://framadate.org/RGOzb4ngSqcD4do1

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